Tardes de Soledad

Auteur : Albert Serra, né en 1975 est un réalisateur, scénariste, producteur espagnol. Diplômé en philologie hispanique, théorie littéraire et littérature comparée de l’Université de Barcelone il commence par écrire des pièces de théâtre et réalise diverses œuvres vidéo. En 2006, il réalise son premier film, le long métrage Honor de cavalleria, adaptation libre du roman Don Quichotte de la Manche, présentée à la Quinzaine du Festival de Cannes. ​Après avoir signé deux courts métrages, il met en scène son second long, Le Chant des oiseaux (2008) présenté à la Quinzaine des cinéastes. ​Son troisième long métrage, Histoire de ma mort (2013), Léopard d’or au Festival de Locarno. ​En 2016, il réalise La Mort de Louis XIV, avec Jean-Pierre Léaud dans le rôle principal, présenté en sélection officielle à Cannes qui reçoit également le Prix Jean Vigo. ​En 2020, il réalise Liberté, récompensé par le Prix spécial du jury de la section Un Certain Regard. ​En 2022, Pacifiction sélectionné à Cannes, est nommé neuf fois aux César et remporte le Prix Louis-Delluc. Tardes de Soledad est son premier documentaire qui a remporté la Concha de oro au Festival de San Sébastien 2024.

Résumé : A travers le portrait du jeune matador Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d’un torero.

Analyse : Il ne faut pas s’attendre à un énième film sur la corrida. Albert Serra est beaucoup trop subtil. Comme il le dit lui-même avec une certaine modestie, « Jamais dans l’histoire de l’humanité, la corrida n’a été filmée ainsi. » Peut-on dire qu’il s’agit d’un film anti-corrida ? On pourrait le penser car jamais dans aucun film sur la corrida l’agonie du taureau n’a été filmée d’aussi près, sa profonde solitude. On entend son souffle rauque, on devine sa frayeur, son angoisse. Lorsqu’on voit ses plaies béantes, son regard halluciné au moment de tomber à terre et sa mort lente filmée en temps réel, alors qu’il est trainé dans l’arène par les chevaux, on ne peut pas ne pas être touché.e et se poser la question de la survie de ce genre de spectacle. Spectacle d’un autre monde, archaïque, qui a eu ses afficionados (on pense en particulier à Picasso ou Hemingway), dont la signification forte a été souvent soulignée : la confrontation de la vie et de la mort, Eros et Thanatos. A-t-on besoin aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est, d’une telle action métaphorique ? Pourquoi risquer sa vie face à un animal sauvage devant un public qui n’est pas sans rappeler à certains égards celui des cirques romains ? Au-delà de cette confrontation, il est un autre aspect à cette messe, encore moins sympathique. Le taureau n’est-il pas une marionnette vivante au profit de la quête de gloire de l’homme et de la toute-puissance que lui confère le droit de vie et de mort ?  Le réalisateur a filmé au plus près également le torero. Andrés Roca Rey, star actuelle des toreros, péruvien de 28 ans vivant en Espagne. Il est très centré sur lui-même, soucieux de son apparence vérifiant constamment son allure, sa tenue, devant n’importe quel reflet, au besoin celui d’une glace de portière de voiture. Il affiche une moue d’enfant boudeur particulièrement face à l’animal sur lequel il jette un regard fou qui n’est pas dénué de cruauté. Il baigne dans un monde viriliste d’un autre âge, entouré de ses peones, sorte de courtisans qui entourent constamment la vedette (comme dans La mort de Louis XIV, 2016). Le film est tourné en trois endroits, l’arène, l’hôtel, le van qui transporte l’équipe, et répète plusieurs fois ces séquences. C’est dans ce van que ces courtisans s’avèrent les plus grotesques, flattant Roca Rey constamment, et d’une vulgarité sans bornes. Il est constamment question de « couilles », « Tu as la plus grosse paire, maestro. »« couilles plus grosses que l’arène », ils « vont te la lui sucer tous » etc… Le taureau est copieusement insulté, « fils de pute », insultes très connotées. En gros plan sur le siège avant, lui reste silencieux, impassible, comme indifférent à ces hommages appuyés. De temps à autre il palpe son collier auquel pend une croix et fait le signe de croix, comme un mantra pour invoquer la protection de Dieu. La solitude du torero. On gage que ce spectacle de la corrida devrait plaire à un certain Trump. : choisir un adversaire auquel on se croit supérieur, avec la gloire et le profit dont on pourra en tirer, l’affaiblir, l’humilier, l’écraser puis l’éliminer. Le taureau est un loser.

Toutefois ce n’est pas le seul aspect qu’on peut voir dans ce film. Serra s’est lui-même défendu de faire un film pour ou contre la corrida. Il nous offre une vraie œuvre de cinéma. Dans une mise en scène brillante il a pris le parti d’éliminer le public, élément important des corridas, qu’on entend seulement. On est au plus près de cette confrontation entre l’homme et la mort, de ce combat filmé en gros plan avec le son, grâce à un micro porté par Roca Rey. Dans une chorégraphie impressionnante de précision et de beauté, des prises de vue somptueuses, le réalisateur filme ces passes de muleta du ballet de mort qui se déroule sous nos yeux, très audacieuses et courageuses, qui font la réputation de ce torero, avec une réelle prise de risque. A deux reprises d’ailleurs le taureau le reverse et risque de l’encorner. Avec une habilité diabolique Serra arrive à détourner son film du parti pris pour ou contre la corrida pour en faire le portrait d’un milieu viriliste qui semble être d’un autre âge, ce qui n’est pas tout à fait le cas, hélas !

Vermiglio ou la Mariée des Montagnes

Autrice : Maura Delpero, née en 1975 est une réalisatrice, scénariste, productrice italienne. Elle commence sa carrière au cinéma comme assistante de réalisation. À partir de 2006 elle réalise des courts métrages et des documentaires puis en 2019 un premier long métrage de fiction, Maternal, autour de la maternité, sur la rencontre entre deux adolescentes filles-mères dans…

Lumière, l’aventure continue !

Auteur : Thierry Frémaux, né en 1980, grandit dans la banlieue lyonnaise où, dès son plus jeune âge, il est initié au cinéma par son père, qui anime un ciné-club. Il devient chroniqueur pour la radio libre associative Radio Canut et étudie l’histoire sociale du cinéma jusqu’en DEA. Il écrit un mémoire de maîtrise sur les débuts de Positif.…

Black Box Diaries

Autrice : Shiori Ito, née en 1990, est une journaliste et réalisatrice japonaise. Issue d’un milieu modeste, elle s’est battue pour obtenir des bourses, voyager, étudier, notamment aux États-Unis car son rêve a toujours été de devenir journaliste. Après avoir été droguée et violée par un homme haut placé chez TBS, la télévision publique japonaise, elle écrit…